RENCONTRES D’ARLES

By | juin 15, 2017

L'article d'un confrère sur Maja Hoffman

C'était le 21 juillet. Lukas, ou plutôt Luc Hoffmann s'est éteint à 93 ans. Avec lui disparaissait le patriarche de l'une des familles les plus discrètes du monde sur son état de fortune. On sait que l'homme, passionné de nature (il s'agit de l'un des pères de WWF en 1961), s'est installé tôt en Camargue avec sa famille. Quatre enfants, dont deux font beaucoup parler d'eux. J'ai cité Maja, la mécène officielle d'Arles côté art contemporain, et Vera Michalski, versée dans la littérature tant francophone que des pays de l'Est. La Vera de la Fondation Jan Michalski de Montricher. Luc Hoffmann était aussi à l'origine de la Fondation Van Gogh nouvelle formule, une ancienne version ayant déjà existé au palais de Luppé d'Arles. En 2008, il a lancé l'idée, avec Yvette Clergue, d'un lieu d'expositions temporaires pouvant présenter des œuvres de l'artiste, lié à la ville provençale. Cette dernière ne conserve en effet rien du Néerlandais. Notons au passage qu'elle n'est pas la seule. Le fort peu touristique Nuenen, où Vincent a accompli la première partie de sa courte carrière, ne possède rien non plus de lui. Le Centre a donc fini par ouvrir en 2014, après de solides travaux à même de transformer un immeuble ancien et un ex-siège de banque en musée «arty» truffé de créations contemporaines, dont un portail d'entrée de Bertrand Lavier. Il est dirigé par l'austère Bice Curiger, ex-Kunshaus de Zurich. La «Swiss Connection»...
Tout en grand  En 2014, on parlait depuis longtemps déjà de sa fille Maja, présentée comme une bouée de sauvetage pour une ville en quête d'avenir. Née en 1956 (j'ai eu de la peine à trouver la date), la dame se disait prête à investir, avec sa Fondation LUMA, une centaine de millions pour créer un «pool artistique» en lieu et place des anciens ateliers-SNCF. Comme la dame voit tout en grand, elle s'était adressé à Frank Gehry. L'architecte américain avait conçu une tour plaquée d'un métal évoquant les touches solaires de Van Gogh. Le premier projet a été retoqué à cause des Monuments historiques. Trop visible dans une ville antique et médiévale classée au Patrimoine de l'Unesco! Le second a passé la rampe, avec beaucoup de pressions. Le maire communiste d'Arles Hervé Schiavetti tenait à sa mécène, dont il ne cesse de chanter les louanges. Cent ou 150 millions d'euros ne tombent pas tous les jours du Ciel, surtout dans une ville économiquement sinistrée, qui doit en plus entretenir la plus vaste commune de France.  Le chantier a donc commencé, alors que la presse ne reculait devant aucune flagornerie devant Maja, promue grande prêtresse du contemporain. Elle devait «réveiller» Arles, comme si cette dernière dormait à poings fermés. La carcasse est aujourd'hui visible non loin des Alyscamps, avec un bloc de béton de 56 mètres d'où sortent des antennes métalliques. Ce squelette laisse perplexe. Les anciens Ateliers, eux, ont été repensés depuis longtemps. Ils ont perdu leur charme décati au profit d'un «propre en ordre» assez inquiétant. On sait que les halles deviendront une sorte de campus d'où doit sortir un avenir radieux. La photo ne constitue ici qu'un moyen artistique, même si Maja entend bien téléguider les «Rencontres» (d'où le «clash» avec leur ancien directeur François Hebel en 2014). La Suissesse s'est déjà entendue, par exemple, avec le chorégraphe Benjamin Millepied. Tout doit bouillonner à partir de 2018 dans un interminable processus créatif.
Hôtel après hôtelL'emprise de la mécène s'est par ailleurs étendue. Maja Hoffmann joue à Arles «La visite de la vieille dame» en vrai, même si elle n'a pour l'instant demandé la tête de personne. Elle a ouvert un premier établissement de luxe, L'Hôtel particulier, où la chambre coûte entre 300 et 500 euros. Elle a repris l'Hôtel du Cloître, transformé en lieu «arty». On murmure qu'elle a acheté les maisons contiguës à celui-ci, afin de l'agrandir. Certains Arlésiens assurent même qu'elle possédera bientôt le légendaire Hôtel Pinus, sur la place du Forum. Ses actuels propriétaires souhaiteraient se retirer. Les louangeurs la félicitent d'avoir «osé» le quartier de la Roquette pour l'Hôtel particulier. Il faut dire que ses rues semblent d'ordinaire peuplées de bénéficiaires du RMI, ou revenu minimal d'insertion, d'où des tensions sociales en vue. Ses adversaires lui reprochent en revanche de tout vouloir "à cinq étoiles". Il lui faudrait un Arles non plus populaire mais gentrifié, aseptisé et bien sûr élitaire.  Pour le moment, on en reste là. Existe-t-il, au fait, des contre-pouvoirs, du moins sur le plan culturel? Côté Ville, non. La municipalité dirigée par Hervé Schiavetti est fauchée. Elle a ainsi vendu le bel Hôtel Blain, rue de la Calade, à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, américaine contrairement à ce que son nom suggère. Le Musée Réattu reste au pain sec. Le Département des Bouches-du-Rhône met lui volontiers la main au porte-monnaie. Il a permis l'agrandissement du Musée de l'Arles antique pour abriter le bateau romain découvert dans le Rhône, inauguré en 2014. Il sait qu'il devra recommencer, histoire de montrer le produit des fouilles archéologiques récentes à Trinquetaille, de l'autre côté du fleuve. Quand on a trouvé «les plus belles fresques romaines avec Pompéi», on ne saurait pas en rester là. Des crédits ont du reste déjà été voté pour installer en attendant des réserves: 2,5 millions d'euros.
Restaurations dues au World Monument Fund Mais la municipalité doit aussi veiller à la réouverture du Museon Arlaten, dont les travaux n'en finissent pas, tandis que le budget grimpe. Commencé en 2007, le chantier étrangement maîtrisé de cet établissement folklorique vient de bénéficier de 22 millions supplémentaires du Conseil régional. On parle maintenant de 2018 pour l'inauguration de la nouvelle version.  Il existe enfin le World Monument Fund. C'est lui qui avait permis de sauver il y a une vingtaine d'années le portail roman de Saint-Trophime. Une réussite totale. C'est lui qui a aidé depuis à la restauration du cloître sculpté. Elle a duré des années, 2015 ayant enfin été la bonne. C'est enfin fini depuis le 17 septembre dernier. La pierre blonde a retrouvé son éclat. Le lieu peut donc accueillir les touristes ne venant pas pour le seul Van Gogh, comme les Japonais. Pendant ce temps, grâce à d'autres financements encore, quantité de monuments ont perdu leur crasse noire. Arles a la chance d'intéresser, alors que tant d'autres viles française de petite taille se meurent, perdant habitants, magasins et services publics. Maja n'est donc pas seule. Disons qu'elle est l'arbre médiatique qui cache la forêt. Un arbre qui entend bien laisser les autres dans son ombre. N'oublions pas la maison Actes Sud, l'un des plus gros éditeurs français, qui s'est taillé un véritable complexe (hammam compris!) culturel au Méjan. Cela lui fait ausi de la concurrence.
Photo (Ville d'Arles): Le maire communiste Hervé Schiavetti, la riche Maja Hoffmann et l'architecte Frank Gehry, déjà auteur en France de la Fondation Vuitton. Un mélange de genres... Etienne Dumont.

 

Masahisa Fukase. « L'Incurable égoïste. » Palais de l'archevêché.

Dans cette première rétrospective européenne du genre. Il y a quelque chose d'obsessionnel dans l’auto-photographie de Masahisa Fukase ! Une espèce de délivrance subjective qui expulse une névrose d'un for intérieur perturbé! Le Moi ou bien le Je ? -Celui de Rimbaud ou l'immatérialité de Lévinas à travers la responsabilité d'autrui à partir du moi ? Le jeu du moi est constant néanmoins, mais toutefois improbable dans l'expression que Fukase, un des maîtres en la matière, lui donne, intentionnellement sans aucun doute, mais avec une mise en scène, effectivement, névrotique ! Il faut abandonner l'idée toute faite que Fukase se reproduit à l'infini en répondant à l'inconscient : c'est du Fukase ! Doit-on y subodorer une psychanalyse expliquée par la disparition de sa femme (en continuité d'une recherche artistique) vécue comme un acte de contrition. En effet, la souffrance sensibilise les sens à l'extrême de sorte à favoriser la créativité, ici, orientée vers une subjectivité « égoïste . ». Fukase est un cas à part ! Il ne répond à aucune forme normée de la photographie, fût-elle contemporaine est prise comme telle dans sa conception irréaliste. L'aliénation à la mort produit l'exutoire dont il a besoin pour extraire l'imaginatif. Les Corbeaux sont, comme ils le furent pour Edgar Allan Poe, en d'autres formes de création, les présages de la mort physique ! Penserions-nous à l'automutilation comme signe de purgatoire terrestre et non céleste que Fukase lui-même, en son inconscient, en eût fait un succédané !  Aussi complexe que sa pensée, si ce n'est plus, l'idée du moi chez lui relève d'une intention processionnelle vers l'autre : son épouse défunte en l'espèce et l'absence de sentiments affectueux, ajoutent à sa déchéance physique celle du psychisme transfigurant son être. C'est une sorte d'affliction profonde que la composition photographique constitue à partir d'éléments réels reproduisant toute la personnalité décomposée, au préalable dans sa mise en forme ! Il y a, ici, aux Rencontres d'Arles, des expositions que l'on ne peut louper sous aucun prétexte.L'aliénation se crée de l'image au photographe sans tenir compte de quelconques affinités entre les deux ; de là naît une espèce de symbiose contemporaine, comme il se doit aux Rencontres d'Arles 2017. Jean Canal. 6 juillet 2017.